Entretien avec M. Franz R. Drees-Gross

Directeur du pôle mondial d’expertise en Transport et développement numérique, Banque mondiale

« Les principaux obstacles à la mobilité urbaine accessible et durable en Afrique incluent le manque de sensibilisation et de volonté politique. »

 La Banque mondiale organise une session à Africités sur les Stratégies locales d’accès à la Mobilité et au Transport pour tousPouvez-vous nous en dire un peu plus ? Pourquoi pensez-vous qu’il s’agit d’un sujet important ?

 La mobilité durable est centrale au développement urbain de l’Afrique. Le visage des villes africaines évolue très rapidement en raison de la démographie, de la transformation de l’économie du continent et de la motorisation croissante. Aujourd’hui, les villes africaines sont surpeuplées, déconnectées et chères. Elles manquent de moyens de transport fiables, ce qui limite les possibilités d’emploi des travailleurs et empêche les entreprises de tirer parti des avantages d’échelle et d’agglomération.

Ce problème pourrait être aggravé dans la mesure où l’on prévoit que d’ici 2050, 60% des Africains vivront en milieu urbain, contre une moyenne mondiale actuelle de 51%. Le taux d’urbanisation de l’Afrique est de loin le plus élevé au monde, avec 3,09 % pour la période 2011-2030, contre 1,87 % en Asie, 1,13 % en Amérique latine, 0,98 % en Amérique du Nord et 0,33 % en Europe.

Les villes de toutes les régions d’Afrique sont confrontées à des défis, et la mobilité urbaine est l’une des plus importantes. Les principaux obstacles à la mobilité de l’Afrique urbaine accessible et durable comprennent un manque de conscience et de volonté politique, le manque de coordination et d’approche à long terme, ainsi qu’un savoir-faire limité, une faiblesse des des ressources humaines, ainsi que des moyens financiers insuffisants. En outre, la mise en œuvre de systèmes et d’infrastructures de transport doit prendre en compte les impacts et externalités négatifs potentiels des transports urbains : accidents de la route et accidents mortels, pollution et, parfois, un manque d’accessibilité pour certains utilisateurs.

La bonne nouvelle est que les décideurs de toute l’Afrique, du niveau national au niveau municipal, sont de plus en plus conscients de ces problèmes. La plupart mettent actuellement en œuvre des programmes / projets de transport urbain – en particulier des réponses politiques – pour relever ces défis.

La session de la Banque mondiale à Africités, animée par le Programme de Politique des Transports en Afrique (SSATP), évoquera les politiques et stratégies menant à des améliorations structurelles de la mobilité urbaine. La session présentera les facteurs clés de succès dans un contexte de villes et de régions métropolitaines en développement rapide, en mettant un accent particulier sur les relations réciproques entre le développement urbain, la mobilité, l’accessibilité et les cadres de gouvernance. Cette session vise à fournir aux autorités locales les principes directeurs essentiels et une expérience pratique en matière d’élaboration de politiques, de réforme de la gouvernance et d’approches pour la conception de stratégies globales visant à améliorer le développement urbain, l’accessibilité et la mobilité.

 Quel impact voudriez-vous que l’atelier ait sur les gouvernements locaux et les maires ?

 L’amélioration de l’accès et de la mobilité dans les villes est un objectif clé du soutien de la Banque mondiale à l’Afrique. L’atelier apportera une contribution importante à cet objectif, en aidant à renforcer les capacités des collectivités locales en matière de gestion des transports urbains.

Les responsables gouvernementaux et les maires en particulier se familiariseront avec les nouvelles techniques permettant de résoudre les problèmes systémiques auxquels leurs villes sont confrontées en raison du taux d’urbanisation sans précédent et de la nouvelle dynamique de la mobilité urbaine. Parmi ces nouvelles techniques figure une nouvelle approche holistique avec une vision de la mobilité durable pour tous, et comment combler le fossé des connaissances et des ressources pour la gestion de la mobilité urbaine. La session couvrira également les questions structurelles liées à la fourniture des infrastructures insuffisantes, les cadres institutionnels inadéquats, les faibles capacités techniques, et les ressources financières limitées. L’objectif est pour les décideurs de sortir de l’atelier avec une bonne compréhension des défis de la mobilité et de la façon dont l’efficience de la mobilité urbaine peut avoir un impact sur l’habitabilité et la productivité économique des villes.

S’appuyant sur sa vaste expérience en matière de formulation de politiques, le SSATP présentera des moyens efficaces d’aider les pays africains à élaborer des stratégies et des politiques qui auront un impact véritablement structurant. D’autres partenaires tels qu’ONU-Habitat discuteront et partageront les orientations stratégiques pour le nouveau programme de développement urbain ; et des organisations telles que CODATU et l’UITP partageront leur expérience globale en matière de meilleure intégration de l’aménagement du territoire et de la planification des systèmes de transport, ainsi que des moyens d’améliorer la gestion des transports urbains.

Enfin, les maires auront l’occasion de discuter de la nouvelle approche intégrée au développement urbain, en particulier de la manière de concevoir des politiques et des stratégies qui tirent profit de la synergie entre l’aménagement du territoire et l’élaboration de systèmes de transport urbain.

 Avez-vous des exemples de villes africaines exemplaires en termes de transport et de mobilité ?

 Il est urgent de relever les défis de la mobilité urbaine en Afrique et certaines villes y font déjà face avec courage. Entre autres, Dakar, Abidjan et Dar es Salaam ont commencé à mettre en œuvre des visions globales pour la mobilité urbaine durable et des modes de transport générant peu d’émissions. Ces villes ont identifié le développement de couloirs de transport en commun comme l’une de leurs principales priorités pour répondre aux besoins croissants de mobilité.

Parmi ces solutions figurent les systèmes de transport rapide par autobus (BRT), qui sont fiables, abordables, économiques et de grande capacité. La mise en œuvre de ces couloirs englobe des stratégies globales telles que le transport non motorisé, la gouvernance et le renforcement des institutions, le dialogue avec les parties prenantes, la professionnalisation des opérateurs locaux et leur implication dans un réseau de transport public intégré. Il s’agit là d’un facteur clé pour la réussite des projets. Plusieurs études montrent que la mise en œuvre de ces approches conduit à un meilleur accès de la population, à des opportunités d’emploi et à des infrastructures éducatives ou de santé. Des évaluations spécifiques indiquent également des gains dans les banlieues pauvres desservies par certains de ces couloirs.

Bien que certaines villes rencontrent des difficultés dans la mise en œuvre de ces stratégies et que des problèmes restent à résoudre, ces villes montrent la voie à suivre pour relever les défis de la mobilité. La Banque mondiale soutient ces initiatives en fournissant un financement et une assistance technique substantiels qui aident les pays à adopter des systèmes de transport plus sûrs, plus écologiques et plus efficaces, accessibles à tous, en particulier aux personnes démunies et aux femmes.

Dans quelle mesure ces systèmes de transport et de mobilité sont-ils inclusifs en termes d’accès et de prix abordable pour le grand nombre de travailleurs qui vivent dans les bidonvilles, comme cela est le cas par exemple de la province du Gauteng en Afrique du Sud ?

L’accessibilité reste un défi majeur pour les villes africaines, car de nombreux pauvres vivent dans les banlieues urbaines, où les infrastructures font souvent défaut, mais travaillent ou vont à l’école dans le quartier des affaires de la ville. Cette situation se traduit par des trajets quotidiens plus longs et moins abordables pour les pauvres, ainsi que par un accès réduit aux possibilités d’emploi, aux établissements d’enseignement et de santé et aux autres commodités de la vie urbaine moderne.

Dans le Gauteng, un système BRT a été introduit et est en cours d’extension pour remédier à ce problème. Cependant, le succès de ces systèmes dépend beaucoup de la stratégie de mise en œuvre : les coûts opérationnels élevés et les retards de déploiement ont un impact sur le programme. Les autorités ont tiré plusieurs enseignements de la situation et explorent de nouvelles approches intégrant des aspects des systèmes de transit informels dans le BRT afin de réduire les coûts tout en augmentant la couverture.

Quelle influence la Banque mondiale peut-elle avoir pour garantir que l’accès et l’abordabilité sont des considérations essentielles dans le développement des systèmes de transport et de mobilité ?

La Banque mondiale joue un rôle crucial pour assurer le développement de systèmes de transport et de mobilité durables.

En tant que rassembleur, la Banque mondiale a créé l’initiative «Mobilité durable pour tous» (SuM4All) qui vise à rassembler une communauté internationale fragmentée et à l’aligner sur une vision et un plan d’action communes. Parmi les membres de SuM4All figurent des banques de développement multilatérales, des organisations et agences internationales de développement, des organisations de la société civile, et le secteur privé. Son ambition est de rendre la mobilité efficace, sûre, verte et accessible, y compris dans la dimension de genre.

Le rôle de chef de file de la Banque mondiale en matière de réflexion a contribué à faire évoluer le débat mondial sur les transports et la mobilité durable. L’avenir devrait consister à réduire l’utilisation de véhicules privés, à développer d’autres modes de transport, à en créer de nouveaux et à éviter les déplacements. Cela ne peut être réalisé sans une transformation structurelle du système de mobilité. Des changements structurels profonds sont nécessaires, notamment des changements de comportement, de la technologie et des interactions avec d’autres secteurs pour transformer le secteur.

Au cours des 30 dernières années, la communauté internationale du développement a fait confiance à la Banque mondiale, en tant qu’acteur de transformation, pour accueillir et gérer le Programme pour une politique de transport en Afrique, qui a pour mission de faciliter l’élaboration de politiques et le renforcement des capacités correspondantes dans le secteur des transports en Afrique. Le SSATP est un partenariat international de 41 pays africains, de communautés économiques régionales, d’institutions africaines (Commission de l’Union africaine, Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique), d’organisations du secteur public et privé et d’agences de développement internationales. Dans son troisième plan de développement, en cours (2015-2019), le Programme comprend un pilier thématique sur la mobilité urbaine. Pour apporter ce changement, une feuille de route commune pour l’action, taillée sur mesure, que les pays et les villes peuvent suivre pour parvenir à une mobilité durable est indispensable. C’est dans cet esprit que la Banque mondiale, grâce au pilier Mobilité du transport urbain du SSATP et à la « Feuille de route mondiale pour l’action » de SuM4All, pourra contribuer à l’élaboration d’un ensemble de mesures pour les planificateurs, les décideurs publics et le secteur privé pour poursuivre les progrès de l’Afrique en matière de mobilité durable.

Enfin, en tant que bailleur de fonds, la Banque mondiale veille à ce que tous les projets de transport qu’elle finance contribuent à la réalisation d’une mobilité durable, l’accent étant mis sur la participation des femmes et des personnes vulnérables. Le 18ème réapprovisionnement record de 75 milliards de dollars pour l’Association internationale de développement (guichet concessionnel de la Banque mondiale pour les pays les plus pauvres) permettra de doubler les ressources allouées à de nombreux pays à faible revenu touchés par la fragilité, les conflits et la violence (FCV), pour atteindre plus de 14 milliards de dollars sur trois ans (19-21 ans), dont une part importante devrait soutenir les investissements dans les transports. Au-delà de FCV, une majorité de pays africains ont des enveloppes de financement concessionnel qui sont beaucoup plus grandes de la part de la Banque dans le cadre d’IDA18 que dans le cadre d’IDA17 et peuvent choisir d’utiliser certaines de ces ressources pour investir dans la mobilité durable.

Quel message la Banque mondiale souhaiterait-elle faire parvenir à Africités 8 ?

La mobilité durable peut être un puissant outil de lutte contre la pauvreté et le changement climatique dans le monde, mais jusqu’à présent, elle n’a pas encore été pleinement utilisée. Pour ce faire, nous avons besoin d’une large coalition de gouvernements, d’organisations internationales, d’entreprises, des sociétés civiles et des communautés. Le secteur a franchi une première étape importante avec la création de l’initiative « Mobilité durable pour tous» , un consortium mondial d’organisations de premier plan qui se sont engagées à agir collectivement pour transformer le secteur.

Le Programme pour la Politique de Transport en Afrique a toujours été à l’avant-garde de cet agenda et a redoublé d’efforts au cours des dernières années en collaboration avec SuM4All, en particulier dans le cadre de son pilier « transports urbains », favorisant des transports accessibles, efficaces, sûrs et verts en Afrique. La Banque mondiale et le SSATP se sont engagés à continuer d’étendre leur partenariat étroit avec l’Afrique afin d’offrir un transport durable à tous.